Véronique Kapoïan Favel : « Avec le temps mon nom est devenu un étendard, une fierté »

par Artsvi Bakhchinyan

Je est un autre
Arthur Rimbaud

YEREVAN / VILLEURBANNE — Véronique Kapoïan Favel, née le 16 septembre 1959 à Aubenas, est une comédienne et metteuse en scène française d’origine arménienne. Depuis 1981, elle joue principalement au théâtre aux côtés de C. Morel, S. Papagalli, P. Delaigue, P. Henry, G. Chavassieux, G. Granouillet, M. S. Ferdane, ainsi qu’au cinéma et à la télévision. Elle participe aux films de H. Verneuil, C. Chabrol, A. Adabachian, P. Leconte, E. Barbier, S. Filière, J. Becker, G. Krawczyk, D. Kurys, H. Palud, F. Dupeyron, C. Cornillac, Rodrigo Sorogoyen, ainsi qu’à de nombreux unitaires et séries télévisées.

Chère Véronique, si je ne me trompe pas, votre premier succès théâtral fut dans Le Dauphinois libéré, la pièce humorise que de Serge Papagalli en 1995. Peut-on dire que depuis, vous préférez les rôles comiques ?
Cette comédie, Le Dauphinois libéré écrite par Serge Papagalli qui devint, grâce à sont succès un sage familial qui à engendrée 7 spectacles et un film long métrage de 1995 à 2024 fut jouer conjointement avec un autre spectacle, La femme de Gilles : mise en scène de Chantal Morel un solo au contenu tragique de plus de 200 représentations. Ce grand écart de rôle et d’incarnation m’a permis d’explorer et d’approfondir toutes les nuances, la diversité qu’une actrice peu rêver. Il n’y a pas de comique sans tragique, le tragique peut exister seul, mais les deux se frôlent bien souvent et je ne peux pas faire de choix, le plaisir et diffèrent mais immense dans les deux univers.
Qui a exercé la plus grande influence sur vous en tant qu’actrice ?
Les influences sont multiples, plein d’artistes m’ont nourri. En 1979/80, j’ai vu Mephisto du théâtre du soleil, le premier grand spectacle de ma vie, j’étais fasciné et Ariane Mnouchkine a été ma première référence et à l’occasion d’un stage j’ai été immergé au sein de la troupe et j’ai beaucoup appris et notamment ce fameux paradoxe qu’est la « comédie tragique ».
Vous avez participé à plusieurs productions théâtrales contemporaines et projets culturels liés à la diaspora arménienne. Pourriez-vous nous en parler ?
J’ai participé et mis en scène au sein de ma compagnie des auteurs/trices vivant. Mais la parole théâtrale contemporaine arménienne n’a jamais traversé ma route. Sauf une fois, à l’initiative M. Jean Paul Bret, maire de Villeurbanne (jumelée avec Abovyan) j’ai été invité pour la commémoration du 24 avril pour une lecture public. J’ai fait entendre des poèmes de Krikor Beledian, Mariné Petrossian, Violette Krikorian et aussi des extraits du livre de Gérard Chaliand Mémoire de ma mémoire. Je pense souvent à ce livre que je feuillette de temps en temps avec l’idée secrète d’en faire une adaptation ou d’en voler des extraits pour faire entendre la grande Histoire et celle de mes grands-parents, il faut en trouver la forme. Dans ce livre des mots qui pourrait être les miens Les vieilles femmes en noir de mon enfance se souvenaient : ces morts sans sépulture étaient leurs morts, à elles, pour toujours. Et pour conclure : au moment où je prends la mesure du temps que j’ai traversé et ou tout le monde est mon, il est temps de se souvenir de cette histoire et de rendre aux ancêtres ce qui leur est dû.

Dans les années 1950-1960, les professionnels du spectacle d’origine arménienne en France changeaient souvent leur nom de famille pour un nom à consonance européenne. Vous auriez pu jouer sous le nom de Véronique Favel, mais vous avez conservé Kapoïan. Cela vous a-t-il posé des difficultés ?
Ma mère était française et le mariage de mes parents reste un grand mystère. Ils se sont mariés en 1953. Ma mère, parisienne à suivie son mari pour venir vivre au fond de l’Ardèche (plus tard nous avons vécus à Valence) avec ma grand-mère paternelle (mémé Zarig qui m’a élevée.) Le mariage à tenu 17 ans. La famille de ma mère, des paysans normands, était contre ce mariage et j’entendais de leur part un racisme décomplexé. L’Arménie? Pays inconnue, langue incompréhensive, nourriture étrange et tant d’autres jugements. Moi, je mangeais arménien, je parlais arménien (jusqu’à la séparation de mes parents, quand j’avais 7 ans). Kapoïan c’était mon nom. Avec le temps il est devenu un étendard, une fierté, j’aimais cette particularité, ce pays lointain et les récits tragiques de ma grand mère m’ont mené au théâtre, lieu des émotions vivantes J’ai un grand regret, je ne parle plus arménien, séparé de ma mémé, la langue s’est envolée avec elle. J’aurais pu, j’aurai dû, je pourrais réapprendre… La vie va vite… Il me reste des mots.
Comment s’est passée votre collaboration avec Henri Verneuil sur “588, rue Paradis”?
Ce fut très bref, j’avais un petit rôle, c’était ma seconde expérience de cinéma. J’étais intimidée face à Henry Verneuil Claudia Cardinale, Richard Berry. J’ai toujours pensé qu’Henri Verneuil m’avait choisi à cause de mon nom par complicité et solidarité arménienne. Je me souviens de la projection du film avec l’équipe, avec dans la salle « toute » la communauté arménienne de Paris et l’émotion palpable des souvenirs douloureux. Puis, des séquences de repas et nos plats arméniens. Là, des vagues de joie, de fiertés et de gourmandise mêlées. Une métaphore, la cuisine reflétait la générosité et la grandeur de toute l’Arménie encore vivante.
Vous avez également joué dans “Mado, poste restante,” réalisé par le cinéaste russe Alexandre Adabachian. Y avait-il une relation par culière entre vous, en tant que personnes partageant la même origine ethnique?
Elle fut artistique d’abord puisque j’avais passé des essais et nous avons beaucoup échangé avant le tournage. Mon nom a-t-il influencé le choix? Je ne sais pas. Le tournage était très sympathique, mais compliqué à cause de la barrière de la langue, toute l’équipe technique étant russe. J’en garde un excellent souvenir à la fois détendu et exigeant.

Pourriez-vous nous parler de la famille Kapoïan ?
Mon grand-père Ohannès Kapoïan, né en 1880 à Bilecik et décédé en juillet 1955 à Aubenas. Ma grand-mère Zarig Yalarian (ou Yaylarian), née en 1890 à Bilecik, fille de Agop Yalarian et Parisse Tepelian. Si vos lecteurs portent ces noms, qu’ils me contactent. Des récits de ma grand-mère, je sais que ses parents étaient éleveurs de vers à soie dans cette région de Bilecik, qu’elle se maria avec mon grand-père et eu 6 enfants, le dernier étant mon père (Kaloust) né en 1925 à Constantinople. Je sais que trois de ses enfants en bas âges sont morts dans les camps de réfugies à Constantinople (de varicelle, de nourriture avarié, de froid, de tout). Mon arrière-grand-mère — décédée en 1960 à Aubenas, — ma grand-mère, sa fille ainée Astrid et mon père, âgée de 4 ans débarquèrent à Marseille, puis à St Pierre sous Aubenas avec des contrats de travail dans l’usine de moulinage Briand. Mon grand père serait resté pour lutter avec les grecs contre les turcs ainsi qu’un de mes oncles adolescent (Agop) serait-il mort aussi? Ma tante Astrid est morte ici en France en mettant son premier enfant au monde. Mon seul et unique cousin germain est Joseph Bogossian (lui-même décédé à Lyon en 2002). J’en conclus que cet exode — ou cette déportation — commencé en 1915-1916, suivi de l’exil vers les camps de réfugiés de Constantinople, a conduit à près de treize années d’errance avant leur arrivée en France 1928. Je me suis souvent dit que j’aurais pu avoir des oncles et tantes, des cousins/cousines, des fêtes familiales, je voyais ça chez les autres. J’ai un immense amour et admiration pour ma grand-mère et sa force de vie. Elle à affronter l’exil, l’arrachement à sa terre, sa maison, sa famille, la mort de 4 enfants plus un disparu, la mort de son mari. Elle s’est heurtée l’impossibilité de se faire comprendre à la nécessité de s’habituer à un monde inconnu. Elle a ainsi vécu dans la solitude linguistique un exil silencieux avec ses souvenirs et un devoir de mémoire. Aujourd’hui j’aurai tant de question a lui poser… Mon père, l’enfant unique le survivant, aujourd’hui décédé, disait toujours: c’est de l’histoire ancienne. Peut-être en avait-il trop entendu? (Je repense au Les vieilles femmes en noir de G.Chaliand), « les mamougues » et le marc de café ».
Comment maintenez-vous la tradition et l’identité arménienne dans votre vie et votre art ?
Dans mon quotidien je cuisine souvent arménien, j’ai deux filles très sensible à notre histoire et notre cuisine. Mon frère unique a 4 enfants dont 3 garçons et je sais combien notre père serait heureux d’avoir engendré des Kapoïan. Il y a longtemps je jouais pour « la ligue d’improvisation » des matchs au Bataclan, mon père était venu en tant que spectateur et j’avais un jogging avec mon nom inscrit dans le dos. Il était très fier, c’était la chose la plus importante de la soirée. L’art a le pouvoir de transcender les préjugés, il fait appel à la tolérance, à l’empathie. Il oblige à la connaissance, à l’approfondissement, aux questions. Grâce à ce temps d’introspection que vous m’avez permis et dont je vous remercie, me viens le désir d’envisager une forme théâtrale autour de cette histoire, la mienne et la grande. Il me faut un/une partenaire, des complices et une écriture théâtrale d’aujourd’hui.

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