HENAZ DE LA COMMUNE URBAINE DES MARAIS

ARTSVI

Traduction de l’arménien par Arusyak Grino Bakhchinyan et Suzy Sahakian

Կը ներկայացնենք հայրենի արձակագիր, հայագէտ Արծուիի (Արծուի Բախչինեան) «Հնազը Ճահճաւան քտա-ից» վէպի առաջին գլուխը Արուսեակ Կրինօ Բախչինեանի (Ֆրանսա) եւ Սիւզի Սահակեանի (Հայաստան) թարգմանութեամբ։
Վէպը լոյս տեսած է 2019-ին եւ կը պատմէ Հնազանդ անունով անհնազանդ աղջկայ մը կեանքը, մասնաւորապէս՝ դպրոցական տարիները, ուսումնառութիւնը Լենինկրատի մէջ եւ աշխատանքային տհաճ փորձառութիւնը Երեւանի միջազգային կազմակերպութեան մը մէջ։
Վէպին ֆրանսերէն թարգմանութիւնը պատրաստ է եւ կը սպասէ իր հրատարակիչին։

LES MARAIS ET SES RÉSIDENTS

Lorsque Erevan, capitale de l’Arménie soviétique, a commencé à se développer et à s’étendre dans les quatre directions, les dirigeants ont décidé de construire autour d’elle des villes dites satellites, ou plutôt des communes urbaines. En réalité il s’agissait juste de quelques dizaines d’immeubles plantés dans des terrains vagues. Ces communes, s’étendant à leur tour, ont eu leur propre école et crèche, polyclinique et magasin(s), mais n’ont souvent pas eu leur propre salle de cinéma, ni le gymnase, ni l’école de musique et ni l’hôpital …
Guétavane était l’un de ces communes où, en fait, il n’y avait aucune rivière (tout comme il n’y a pas de tour dans la ville d’Achtarak, ni de palais dans la ville d’Aparane). Il n’y avait pas, non plus, de maternité, et c’est pour cette raison que la mère de Henaz donna naissance à son premier enfant à Erevan, sans savoir qu’elle avait mis au monde Henaz, car après le choc d’un accouchement très difficile elle ne reprit ses esprits que le lendemain. En découvrant le bébé emmailloté à côté d’elle, elle demanda le sexe de ce nouveau membre de la famille.
« Félicitations, c’est une fille… et on l’a appelée Henazande», répondit l’infirmière.
Cette fois la pauvre primipare a eu un choc presque plus gros que le premier. Alors comme ça c’était à elle de souffrir pendant neuf mois, de mettre au monde cet enfant après vingt-six heures de travail dans la douleur et la peine (contrairement à son mari, qui, ne gagne même pas son pain à la sueur de son front!), de rester inconsciente pendant un jour et demi, et que c’était à une bande à belle-mère agressive de venir coller au fruit de ses entrailles le prénom de je ne sais quelle sœur décédée à l’an pèbre !
Quoiqu’il en soit, plus tard Henaz allait être contente qu’il n’y ait pas eu encore de maternité à Guétavane à l’époque de sa naissance, et que sa mère fusse transportée à la capitale, sinon le nom de cette commune tant détestée allait être à jamais incrusté dans son acte de naissance et ses passeports. Bien sûr cela ne fit pas d’elle « une citadine », non, elle resta Henaz, la fille de la commune urbaine de Guétavane. A l’adolescence, lorsqu’elle est devenue plus avisée, elle baptisa Guétavane de Tjah’tjavane, les Marais, et ce n’était pas parce que la commune était entourée de marais…
Eh oui, son lieu de résidence est aussi petit qu’un marais, les gens se connaissent tous entre eux non seulement de vue et de parenté, mais chacun connaît la biographie de l’autre dans les moindres détails. Hommes ou femmes, tout le monde y commère, la vie de chacun est observée sous un microscope et une loupe. Qui a dit quoi, à qui, qu’est-ce qu’il a fait, pourquoi et comment; une telle n’a pas envoyé la « pomme rouge » après la nuit de noce, celle-ci trompe son mari, celui-là a plusieurs enfants illégitimes ! Et de continuer : combien de maitresses a eu celui-ci en Russie, un tel a une maladie vénérienne, l’enfant de Machin est un peu attardé, alors que l’enfant de Bidule a été adopté, la sœur d’une telle est une trainée, alors que son mari touche des pots-de-vin… etc… etc… etc…
A cette époque, il y avait une chanson débile qui décrivait parfaitement l’ambiance des Marais:
Le chef de notre kolkhoz …
On dit, on dit, on dit
Avec la fille du comptable…
On dit, on dit, on dit
Quand l’comptable l’a appris
On dit, on dit, on dit
Avec l’épouse de son chef…
On dit, on dit, on dit…
La famille de Henaz, — le père, la mère et le frère cadet, — était, elle aussi, la cible de toute la commune, où le père était connu pour être un fainéant qui partait en Russie pendant des mois, soit disant, pour travailler, mais revenait avec très peu d’argent et se disputait sans cesse avec sa femme… La mère de Henaz, qui est l’infirmière en chef de l’unique centre médical de la commune et qui gagne assez bien sa vie (en plus des extras), porte sa croix en silence et patiemment pour le bien de ses enfants, pour le bien d’une famille solide, pour qu’ils ne deviennent pas un sujet de potins remâché par une population oisive qui s’ennuie, même si elle savait très bien qu’ils l’étaient déjà …
— Maman, mais pourquoi as-tu épousé papa?, demanda Henaz quand elle n’avait que 13 ans.
La mère soupira et ne dit rien.
— Dis-moi, insista Henaz.
— Oh, qu’est-ce que j’en sais, moi ?! Nous étions jeunes, vingt ou vingt et un ans, nous ne connaissions pas grand-chose de la vie, dit sa mère à contrecœur. Il venait, restait planté sous les murs de l’école d’infirmier, à attendre que je sorte, ensuite il restait planté sous les murs de mon foyer étudiant… Et puis mes prétendants ne se bousculaient pas au portillon, je pensais que c’était là ma destinée… et voilà, je dois l’assumer…
— Bon, mais papa n’est pas content de toi ou quoi ?
— Ton père est un jaloux maladif. Il fait ce qu’il veut en Russie, et moi… Par exemple, un jour j’ai croisé un vieux copain de classe dans la rue et je l’ai salué en souriant. Arrivés à la maison, il a fait un scandale : « et pourquoi tu as souri à un inconnu… »? Une autre fois, on regardait « Capitaine Klaus » à la télé, et j’ai osé dire : « quel bel homme, ce Klaus… », d’un coup il renverse la table, et encore heureux, que c’était pas sur ma tête…
— Mais vous êtes encore jeunes, si tu penses que votre mariage est une erreur, vous pouvez divorcer…, dit Henaz en haussant les épaules.
— Tu ne peux pas comprendre cela, Henaz. Dans notre monde la vie de la femme divorcée n’est pas une vie, soupira la mère,- Les hommes commencent à se permettre des choses, et puis une femme divorcée, aussi irréprochable qu’elle soit, fait jaser encore plus…
Et c’est ainsi, craignant les ragots, sa mère continuait à porter sa croix … Tout le monde avait peur des commérages comme d’une catastrophe naturelle, et comme son mari était absent onze mois sur douze, il était clair et net que ça jasait beaucoup à son sujet, même si dans son cas il y avait bien de la fumée sans le moindre feu…
On ragotait même à l’école. Les jeunes filles connaissaient les moindres détails de la vie privée de leurs professeurs.
— La grand-mère d’une telle fume …
— La mère d’une telle porte une perruque …
— La sœur d’une telle met des décolletés plongeantes pour que tout le monde voit ses nichons…
— Le frère d’un tel est adulte, mais on l’a vu sortir dans la cour en short…
Mais Henaz, on ne sait pourquoi, ne prêtait pas attention à ce genre de conversations depuis son enfance. Pour une raison peut-être providentielle ou parce que c’était inscrit dans ses gènes, elle devait nager à contre-courant, loin de ce qui intéressaient les autres et, au-dessus de tout ça, devait continuer son vol du corbeau blanc, envers et contre tout.
— Elle fume si elle veut, elle n’a pas besoin de votre autorisation spéciale ! …
— Et alors, si elle porte une perruque, c’est peut-être qu’elle a un problème de chute de cheveux?…
— Elle a une belle poitrine, elle ne la cache pas, qu’est-ce que vous vous excitez pour rien?! …
— Son short, il l’a porté à la réunion du parti communiste peut-être? Ça suffit à la fin!
Les ragots (que les filles appelaient plus tard « ragothérapie ») étaient d’ailleurs très caractéristiques des années de stagnation en Union soviétiques. Puisqu’au pays des Soviets, contrairement au monde bourgeois pourri, la vie des célébrités était en général verrouillée à double tour, alors les gens ne pouvaient que faire des suppositions et les transformer en rumeurs.
Et pendant des années Guétavane, comme toute l’URSS, mâcha et remâcha la vie de ceux qui passaient à la télé (celle des chanteurs était particulièrement savoureuse où les chanteuses, bien sûr, étaient le morceau de choix), avec des discussions très animées, sur, par exemple, combien de fois s’est mariée Valentina Tolkunova et si elle était bien vertueuse. Ou si vraiment Alla Pougatcheva s’est faite prendre en train de revendre des vêtements importés de l’étranger dans des toilettes publiques de Moscou? Ou encore, Marc Aryan s’est-il vendu aux turcs? Quel est l’écart d’âge entre la chanteuse Lola Khomyants et son mari, le chanteur Artaches Avetyan? Est-ce vrai qu’une telle speakerine est la maîtresse d’un tel fonctionnaire du Comité Central, et si telle actrice a eu un enfant illégitime d’un tel acteur?…
Un jour, lorsqu’elle avait quatorze ans, Henaz, dont le nez n’était visiblement pas assez long pour le fourrer dans les affaires des autres, annonça officiellement à la maison:
— Je n’entends que des coassements partout autour de moi !… sachez que je ne compte pas passer toute ma vie dans ce marécage…

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